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Iceberg de Fred Kassak

Iceberg de Fred Kassak
Bonjours à tous !!!

Nous sommes mardi, j'ai denouveau internet après de long mois d'absence (mon dieu que c'est dur de vivre sans technologie) donc je vais pouvais vous mettre une nouvelle que je vais séparé en deux parties.

Peut-être que certains d'entre vous la connaisse. En tout cas pour moi, c'est l'une de mes préférés.

Sachez que je suis toujours preneuse si vous avez des textes ou des poèmes qui vous avez envie de publier sur mon blog, il n'y a aucun problème.

Mais sans plus écrire, bonne lecture !


Iceberg, de Fred Kassak

Irène s'étire sur sa chaise longue, entrouvre les yeux, bâille longuement et pouffe :

- O
h ! pardon ! Je n'ai pas mis ma main devant ma bouche.

Elle
me considère, mi-confuse, mi-railleuse.

- Q
uelle importance ? dis-je.

-
Pour vous, je suis sûre que ça en a.

- Mai
s non ! On dirait que ça ne me...

Irè
ne a tendance à me croire à cheval sur les convenances et très pudibond. Tant mieux ! Parfait ! Je n'aime pas que l'on me connaisse trop. Je préfère rester pour elle un iceberg : un cinquième visible et le reste immergé.

A
u début, je cherchais toujours à m'expliquer, je sautais sur les rares occasions qu'elle me donnait de parler de moi. Mais maintenant, c'est fini et je préfère changer de conversation. Je désigne la fenêtre du premier étage de la villa :

-
Georges fait sa sieste ?

-
Oui.

-
Pourquoi ne la fait-il pas dans le jardin ?

- À cause du soleil.

Je me r
etiens de ne pas hausser les épaules : le soleil d'automne, à Bouville, n'a jamais tué personne. Mais après tout, si je me trouve seul avec Irène dans le jardin et assuré d'un peu de tranquillité, je devrais être le dernier à m'en plaindre.

Mais je ne suis jamais seul avec Irène, ni dans le jardin d'ailleurs : la présence de Georges rôde toujours entre nous et elle ne pense qu'à Georges.

- Il fait bon, dit-elle. Jamais on ne se croirait au mois de septembre au bord de la Manche ! Quel beau week-end ! C'est si gentil de nous avoir invités tous les deux. Vous savez que vous êtes un ami délicieux, mon petit Bernard ?

- O
h ! pour ça, oui, je le sais. Je suis gentil, délicieux et charmant. Un ami.

Elle
a refermé les yeux. Elle doit penser à Georges. Un demi-sourire trotte sur ses lèvres. Le visage d'une femme comblée... Enfin presque... Je suppose que le mariage lui aurait mieux convenu qu'une aventure, mais Georges lui interdit même d'y penser. Derrière mes lunettes fumées, je la contemple, étendue sur une chaise longue, un bras replié sous la nuque. Elle se farde à peine, ses cheveux sont coupés courts, elle s'habille sans recherche, ses traits ne sont ni très fins, ni très réguliers. Je ne la trouve ni gentille, ni délicieuse, ni charmante et elle n'est pas mon amie. Je voudrais simplement l'avoir avec moi le reste de ma vie. Et elle est à Georges...
J'ai
rencontré Irène un soir de printemps à six heures et demie, près de la rotonde du parc Monceau. Elle sanglotait convulsivement, adossée à la grille, se tamponnant les yeux d'un petit mouchoir rose. Les passants lui jetaient des regards furtifs et hâtaient le pas en détournant la tête. Ma première réaction fut de les imiter, mais, poursuivi par l'image de cette détresse solitaire, je revins sur mes pas. Je suis d'une nature assez sensible : je supporte difficilement la vue d'un homme ou d'une femme qui pleure. Seuls les enfants m'agacent.
J
e considérai quelque temps cette fille en larmes sans savoir que faire pour l'aider. J'aurais pu, évidemment, l'aborder en lui demandant ce qui n'allait pas et en quoi je pouvais lui être utile. Mais peut-être aurait-elle suspecté mes intentions, soupçonné quelque arrière-pensée. Or, d'arrière-pensée, je n'en avais aucune à ce moment-là. Simplement je savais ce qu'est la solitude et je voulais faire un geste pour lui témoigner un peu de chaleur humaine ; elle avait l'air d'avoir froid : elle frissonnait.

Mai
s, pour un timide, il est difficile de faire preuve de chaleur humaine. Or, je suis d'une nature très timide. On pourrait même dire renfermée (et d'ailleurs on l'a dit). Je ne sais pas extérioriser, je ne sais pas communiquer, je ne sais pas lier. Je restais là à la regarder sans me décider.

D'autant plus qu'il y avait tous ces passants qui n'arrêtaient pas de passer comme s'ils l'avaient fait exprès et qui la regardaient. Si je l'abordais, ils me regarderaient aussi, et en règle générale, je n'aime pas qu'on me regarde : on commence par vous regarder, puis on vous examine et on finit par vous juger. Pas de ça avec moi.
Tout
à coup, j'ai eu une inspiration : je venais de me souvenir qu'il y avait un fleuriste pas loin. J'achetai un petit bouquet de fleurs, je ne sais pas lesquelles, je ne m'y connais pas en fleurs.

Quand
je déposai le bouquet près d'elle, le froissement du papier de soie lui fit tourner la tête. Je marmonnai, les oreilles en feu : « Il ne faut pas pleurer comme ça. » De près elle faisait moins jolie que de loin. Moins poétique. De loin, évidemment, on ne voyait qu'une jeune fille éplorée. De près on voyait les petits détails : les yeux rouges, le nez qui coule.

Elle releva vivement la tête, me regarda. Un regard morne où pointaient un peu de surprise et d'irritation. Je lui souris et m'éloignai sans me retourner: si l'on ne veut pas rater ses sorties, il ne faut jamais se retourner.
No
us nous sommes revus le lendemain. Je revenais de mon travail, elle du sien, comme la veille, et nos chemins se croisèrent encore devant la rotonde du parc Monceau. Elle ne pleurait plus. Seulement l'air abattu. C'est elle qui, la première, m'adressa un petit sourire contraint. Je me risquai à lui demander si elle allait mieux, elle me répondit : « un peu » et me remercia pour mes anémones (oui, au fait, c'étaient des anémones).
Le lende
main, on s'est encore rencontrés, puis le jour suivant, et ainsi de suite, et voilà.
Et m
aintenant, elle est allongée en face de moi dans la position approximative de l'« Olympia » de Manet, robe en plus, hélas !

Je la
contemple sans me gêner beaucoup. Grâce à mes verres fumés, elle ne peut savoir si je la regarde ou non.

Elle me pla
ît. Vraiment, elle me plaît, avec son nez busqué, et son grain de beauté au-dessous du genou. J'ai envie de l'embrasser, mais il n'en est pas question. A cause de l'autre, là-haut.

Et justement, I
rène n'y tient plus. Elle se lève avec un sourire contrit:

- E
xcusez-moi. Je monte rejoindre Georges.

J
e me retiens de lui dire que si son Georges a besoin d'elle, il est bien capable de l'appeler tout seul. Patience et prudence. Après tout, que le cher Georges profite de son reste. De tout son petit reste.

Irène e
ntre dans la villa.

Nous a
vons pris l'habitude de nous revoir chaque soir devant la rotonde. Je l'accompagnais un peu. Mois qui ne suis ni liant, ni bavard, avec elle je me liais, je bavardais. Une huitaine de jours plus tard, je l'ai invitée au cinéma. Après une légère hésitation, elle a accepté et nous nous sommes mis à sortir une ou deux fois dans la semaine. Puis, j'ai suggéré que nous pourrions sortir plus souvent. Elle éluda et je n'insistai pas sur le moment. Mais j'ai de la suite dans les idées et quelque temps plus tard, je l'invitai à une exposition de peinture, un dimanche après-midi. Moi à une exposition de peinture !

me pas une exposition de peinture, d'ailleurs. Des vitraux par Chagall, je crois, et qu'il fallait admirer dare-dare avant qu'on les expédie dans leur église de Jérusalem ou de je ne sais où. Les vitraux de Chagall, moi, ça m'intéresse au- tant que les théories de Teilhard de Chardin, mais enfin c'était un prétexte pour la voir un dimanche.

N
ous n'avions jamais fait allusion ni l'un ni l'autre au chagrin qui était à l'origine de notre rencontre, mais elle semblait à peu près maîtresse de ses soirées et je pouvais la croire libre !

Or, au lieu de s'exclamer: « Oh! oui, allons voir ces merveilleux et fascinants vitraux de Chagall ! (comme n'importe quelle fille aurait fait à sa place), ne la voilà-t-il pas qui me répond tout net :

-
Je ne suis jamais libre pendant le week-end.

Tel
quel. Avec un sourire contraint, mais d'un ton ferme. Moi, je n'ai pas insisté : quand on me claque une porte au nez, j'ai assez d'amour-propre pour ne pas essayer de rentrer. Et c'est elle-même qui m'a parlé de Georges.
Év
idemment, j'aurais bien dû me douter que je n'étais pas le premier homme qu'elle rencontrait, que son chagrin du premier soir n'était pas dû à un simple vague à l'âme...

A un ami tel que moi, on pouvait tout dire, n'est-ce pas (et rien dans ma conduite n'aurait pu lui faire supposer que j'éprouvais pour elle un autre sentiment que l'amitié). Alors, non seulement elle me parla de Georges, mais elle devint intarissable à son sujet. Bien sûr, il l'avait fait souffrir, mais tel qu'il était, elle l'aimait. Et puisqu'ils ne pouvaient se voir pendant la semaine, les week-ends étaient à lui.

D'abord
, j'en suis resté abasourdi. Je ne m'attendais pas à ça. Et puis, je me suis repris. J'ai décidé de réagir, de lutter. Avant tout, il fallait que je réussisse à m'insinuer entre eux deux, à briser leur tête-à-tête, à participer aux sacro-saints week-ends...


Suite la semaine prochaine !
Mais que va-t-il vraiment se passer ?
# Posté le mardi 08 avril 2008 12:15

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